Le tadorne et le ragondin

#Attachements #Faune

lecture par Tiphaine Corre et Mathilde Lacombe

La mer était fort basse
Et la rive vaseuse :
Un ragondin badass
Faisait glissade heureuse.

Un tadorne affamé
Le regardait passer,
Infiniment lassé
Il se mit à clamer :

« Vous êtes étranger
Et de plus malpoli,
Ici vous dérangez,
Vous me sortez du lit. »

Le ragondin savait
Qu’il n’était pas chez lui,
Mais partout il trouvait
De bon repas enfouis.

Il creusait des terriers
Comme le fait le canard,
Pouvait être guerrier,
Et même un peu anar…

« J’ai gouté votre vase,
Et n’en veux pas une autre.
J’ai saisi cette occase,
Je reste près de la côte.

 

Vivons en bons voisins
Partageons les repas
Et foi de ragondin,
On ne se plaindra pas. »

Le tadorne est fragile,
Il a ses habitudes,
On lui gâche l’argile,
Il répond un peu rude :

« J’aime les hydrobies,
Et vous les faites fuir,
Les rats sont ma phobie,
Mais je suis dur à cuire.

Je veux que rien ne change
Dans ce cadre idyllique :
Ici c’est pas le Gange,
Dégage avec tes tiques ! »

Le ragondin est mort
De rire. On ne peut rien
Contre les matadors.
Celui-ci lui plait bien.

Il glisse vers le canard
Pour lui faire un peu peur,
Et se vautre peinard,
Étalé comme une fleur :

« J’sais pas si t’as capté,
Le futur est violent.
Il faudra s’adapter :
Personne ne tient le volant.

De grands bouleversements,
Des espèces invasives,
Et inopinément,
Tu peux cesser de vivre.

Fini les spécialistes !
Faut des généralistes,
Capables de bouger,
D’affronter le danger.

L’océan va monter,
Il va faire very hot :
Pour bien s’alimenter,
Faudra pas être idiote.

L’avenir c’est Koh Lanta,
Son lot de privations,
Ses épreuves à la con,
Et la pression mentale.

Reste pas isolé,
Ne te crois pas trop fort :
Un futur désolé
Impose des renforts. »

La leçon vaut son prix :
Le tadorne est surpris
Mais il n’a jamais vu
D’animal si pointu.

Il remercie en frère
Ce rongeur éclairé,
L’invite en son terrier
À partager des vers.

Quel que soit ton pays,
Le réel n’est pas rose :
Celui qui t’envahit
Peut t’apprendre des choses.

— Alexis Fichet