L’eau douce et l’eau de mer

#Écologie #Sciences et techniques

Audio FR :

lecture par Enora Keromnes

Audio BR :

lecture par Gaelle Coeffic

Un jour la rivière
Pour un sujet sévère
Invita l’eau de mer
À remonter l’aber.

La mer monta
Le long de la ria
Si haut qu’elle chatouilla
Les pieds du pont, qui rigola.

« Vous êtes imbuvable,
Et beaucoup trop salée.
À peine remontée, déjà vous repartez
Ce n’est plus tolérable »

« Vous me troublez beaucoup,
Répondit l’Atlantique
Vous avez peu de goût,
Pour être si critique.

Mon volume est immense :
Connecté au soleil, à la lune
Chaque jour j’ensemence
Vos rives, et plutôt deux fois qu’une.

Mon sel est l’ingrédient
Des joies et des alarmes :
Brouillé dans un peu d’eau,
Il fait couler les larmes.

 

Ne débordez pas tant
De vos rives boueuses,
Respectez mes élans,
Ne soyez pas boudeuse. »

L’eau douce est remontée,
Et toujours pas d’accord.
Sans s’en laisser compter,
Elle veut le corps à corps :

« Je suis bassin versant :
Cent petits affluents
Se lient en conversant
Au sein de mon courant.

Notre eau nourrit l’estuaire
Et le rend un peu jaune,
Et j’arrache à la terre
Ce qui nourrit la faune.

Retirez vous au large,
Et laissez moi tranquille,
Arrêtez le marnage,
Et soyez bonne fille. »

Cette lutte est amère
Et n’a pas de logique :
La rivière et la mer
Ont des reflets magiques.

Il faut les deux ensemble
Pour faire la couleur Glaz,
Et cela, il me semble,
Devrait briser la glace.

Pourtant aucune d’elles
Ne parvient à cesser
La trop longue querelle
Des eaux douces ou salées.
Alors

Elles invitent un saumon à les départager.
Grand, vif et voyageur, l’animal est âgé :
Il a vu l’océan, remonté les torrents,
Il a goûté les eaux de plusieurs continents.

Il saura dire enfin, tout renseignement pris,
Qui parmi ces deux eaux, avec ou sans le sel,
Mérite le respect ou alors le mépris,
Afin que cesse enfin la trop longue querelle.

Le poisson s’est lancé, il nage entre deux eaux
Il est tout disposé à démarrer l’enquête.
Il ouvre ses branchies, glisse entre les roseaux,
Quand soudain, sous un pont, un barrage l’arrête.

Un clapet à marée, dont la porte ne tremble,
Verrouille la rivière aussi bien que la mer.
En ce lieu les humains ont mis une frontière
Qui sépare et exclut ceux qui vivaient ensemble.

Le saumon est vexé, épuisé, impuissant,
Il reste un peu sur place en nageant mollement,
Puis repart en silence, angoissé, sans fierté,
Privé de son espace et de sa liberté.

Sur des millions d’années la nature a fondé
Un monde de montagnes, d’océans ou de plaines,
Et ses volcans puissants que l’on entend gronder,
Et le vent et la pluie, qui s’abattent sans haine.

Les combats sont partout, érosion, submersion,
Qui forment la beauté d’une terre en action.
Dans ce jeu de démons, les vivants se démènent
Pour inventer des formes, vivre où la vie les mène.

 

L’humain était au coeur de ces grands mouvements,
Puis il a mis la main sur tout ce qui résiste.
On l’a vu dominer très progressivement
Tout ce qui existait, jusqu’au bas de la liste.

Mais à la vérité tous ces bouleversements
Sont aussi peu à nous que le grand firmament.
Ce qu’on croît maitriser nous domine en retour,
Ce qu’on a bousculé nous bouscule à son tour.

Le geste de nageoire du saumon qu’on arrête
Pourrait nous revenir, une fois multiplié,
Sous la forme brutale d’une gifle à la tête,
Comme pour annoncer que la fête est pliée.

— Alexis Fichet