L’huître et la truite

#Écologie #Faune

Audio FR :

lecture par Ludivine Lucas et Alice Queva

Audio BR :

lecture de Christelle Stagnol

L’huître un jour dit à la truite :
« Vous avez bien raison d’accuser le courant ;
Aucune nourriture n’est pour vous gratuite :
Le moindre vermisseau en passant
Vous oblige à nager
À user de vitesse
Cependant que j’engraisse
Sans songer à bouger, ni à déménager. »

Imbue de son prestige, et de sa platitude,
L’huître, sans filtre, continuait de même :
« Je suis célèbre sous toutes latitudes,
Et le nom de Belon me suit comme un emblème.
Quant à vous, poisson sans merveille,
Sans grande identité, et sans célébrité,
On confond vos reflets avec ceux des bouteilles,
Abandonnées, brisées, déshéritées. »

Il y a beaucoup à dire
Sur l’immobilité
Dont l’huître fait sa fierté.
Le bivalve délire :
Née sur les rives de Cancale,
Transportée de bateaux en camions,
Elle est la représentation
D’un terroir fragile et bancal.

Mais la truite n’est pas bavarde,
Elle en reste bouche bée,
Et sans chercher bravade,
Elle file en loucedé.

Or il arrive qu’une pollution
Se met à troubler les eaux du Belon :
Personne ne sait ce qui se passe,
Personne n’a vu d’où vient la fuite,
Mais l’eau est soudain dégueulasse
Dans l’estuaire, et dans les parcs à huîtres.

La truite a depuis longtemps nagé
Vers une autre rivière,
Mais l’huître ne peut pas déménager,
Misère…
Elle tombe malade,
Elle ferme sa gueule,
Elle reste maussade,
Et infiniment seule.

Un jour,
Quand l’eau devient moins sale,
On la cueille, on l’ouvre sans détour,
et puis quelqu’un l’avale.

Moralité :
Plutôt que de revendiquer,
Trop fort l’identité
Plutôt que de polémiquer
Sur la célébrité
Il vaut mieux jouer son rôle
Avec humilité,
Et filtrer ses paroles
Autant que l’eau salée.

— Alexis Fichet