Les deux vies du moulin

#Faune #Patrimoine

Audio FR :

lecture par Agathe Ottavi

Audio BR :

lecture par Sten

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Mais où respire encore une ambiance marine.
On détourne un peu l’eau, on apporte des pierres :
On bâtit un moulin pour faire de la farine.

Un petit oiseau bleu, un cousin de la flèche,
Vole depuis toujours dans ce coin de nature :
Voyant que l’on détruit, qu’on terrasse et qu’on bêche,
Il se déplace un peu, quitte un nid qu’on fracture.

Le martin est discret : il accepte et tolère
Bien plus que ne le font les bruyants mammifères,
Et si sur son cours d’eau on installe un moulin,
Il continue sa vie, et cherche un peu plus loin.

Le blé est dans les champs, puis chez les paysans,
Le meunier fait le lien, son moulin est un pont.
On travaille, on bavarde, le lieu est accueillant,
À chaque appel à l’aide un bienveillant répond.

Mais avec les années le blé n’est plus moulu
Ni sur la pierre ancienne ni par l’eau froide et vive :
Le progrès a laissé le moulin sur la rive,
Immobile et sans but, ainsi qu’on l’a voulu.

Le rivière déborde, la roue ne tourne plus,
Le bâtiment est vide et sans activité,
De l’eau s’infiltre un peu chaque fois qu’il a plu,
C’est un vestige en ruine qu’on préfère éviter.

 

Mais d’autres années passent : un couple parisien
Tombe amoureux du lieu et de son charme ancien.
Ils aiment la région et puis l’air de la mer,
Ils feront du moulin leur maison secondaire.

Ils refont la toiture, rénovent les vieux murs,
Installent la wifi et des spots éclairants.
Et comme ils ne viendront que quelques jours par an,
Sur tout le périmètre, ils plantent des clôtures.

Le domaine est privé, on ne s’y salue plus.
Fermé comme une coque, interdit aux passants,
Son nom est sur la carte mais il n’existe plus.
Ainsi peut disparaître un morceau du présent.

Le martin est resté, il parcourt le terrain,
Pêche quelques vairons, et salue les mésanges.
Propriété privée, cela ne lui dit rien,
Il ne fait pas de bruit, et passe comme un ange.

Quand on fait sa maison par dessus la rivière,
Ce devrait être aux bêtes aussi de décider.
Et la meilleure façon, aujourd’hui comme hier,
D’habiter le ruisseau, serait d’y résider

Comme une flèche bleue.

— Alexis Fichet