Le peintre et le pin

#Arts #Flore

 

 

Lecture d’Alexis Fichet

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Cent fois sur le motif, remettez votre ouvrage.

Chargé d’un chevalet, de toiles et de couleurs,
Un peintre de Paris titubait sur la côte,
Et parmi les bruyères, les roches, tout en sueur,
Il venait voir un pin très supérieur aux autres.

C’était un arbre rouge aux épines foncées,
Penché comme un vieillard, tordu comme une idée,
Seul au milieu des landes, détaché sur la mer,
Unique rescapé des tempêtes d’hiver.

Le pin était croqué sous toutes les coutures,
Mais sa nature profonde manquait dans les peintures.
Le peintre revenait, dessinait des esquisses :
Rater encore une fois lui était un délice.

Or quand il arriva, le pin était à terre,
Découpé en tronçons, avec son âme enfuie.
Un sobre bucheron, heureux propriétaire,
Le chargeait sur sa mule, pour l’amener chez lui.

Le peintre protesta, mit un genou au sol,
Et demanda bien bas les raisons du massacre :
Ce pin était sa muse, son champ de tournesol,
S’il l’avait terminé il avait droit au sacre !

Le bourreau répondit sans aucune malice
Qu’il allait le trancher pour en faire des cagettes :
Ses huîtres partiraient pour le marché des Lices,
Puis elles iraient par douze, réparties dans l’assiette.

Le lendemain matin, nourri par la douleur,
Le peintre en quelques traits acheva le tableau.
Il se vendit si bien, et prit tant de valeur
Que l’image du pin voyagea en bateau.

Les huitres dévorées, il restait les cagettes :
On les laissa sécher dans le coin d’un hangar.
Les lattes se tordirent, l’encre sur l’étiquette
S’effaça peu à peu, comme un fait du hasard.

Et tandis qu’à New-York on l’accrochait au mur,
Et que les amateurs vantaient sa forme dessinée
Le pin, déchiqueté, cagette sans futur,
Servait à allumer un feu de cheminée.

Parfois l’art fait briller d’une gloire éternelle
Ceux dont la vie finit, inflammable et cruelle.