Le grain de sable et le corps mort

#Écologie #Sciences et techniques

lecture par Marie-Catherine Seznec et son conjoint

Sombre comme la nuit,
Plus menu que la graine d’un fruit,
Un grain de sable allait parmi les siens,
Libre et tourbillonnant,
Tout son être au courant,
Ne s’occupant de rien,
Heureux comme un oiseau,
Petite histoire
Aléatoire
Entre deux eaux.

Il arriva qu’un soir,
Transportée dans l’un des méandres du port,
La particule noire
Buta contre un corps mort.

Si soudain immobile,
Le grain est malheureux,
Il décharge sa bile
Sur le béton rugueux.

« Qui es-tu ?
Pourquoi ne puis-je continuer ma course
Filer dans le courant sous la grande ourse
Pourquoi ce mur têtu ?

J’aimais tourbillonner,
Nous étions des milliers,
Des grains de toutes tailles,
Une immense pagaille.

 

Je suis arrêté,
Les autres me recouvrent
J’étais limon, sédiment ou bien turbidité,
Me voici écrasé, immobile, on me couve.

Laissez moi repartir
Dans l’onde
Laissez moi découvrir
Le monde. »

Le corps mort est un bloc, rectangle de béton,
Massif et régulier. Une chaine rouillée
S’accroche en son milieu, comme piercing au téton.
Tout au bout de la chaîne, un bateau est mouillé.

« Tu tourbillonnais ? J’en suis fort aise.
Et bien ! Tu va sédimenter, maintenant.
Demeure au pied de ma falaise :
Peut-être avec le temps,
Sous la pression,
Écrasé sous les dépôts,
Sans passion,
Tu trouveras le repos.
Tu seras un rocher,
Tout comme moi,
On pourra s’accrocher
À ton petit poids.
Oublie le temps,
Graine de roche,
Ne t’énerve pas tant,
Le calme est proche.
Tu ne peux rien faire,
Autant te taire. »

Mais le grain
N’entend rien,
Il râle autant qu’il peut
Et chaque jour apporte
Une pluie d’aussi peu :
Mica, quartz ou nacre, débris de toutes sortes,
Butent contre le grand corps
Et s’accumulent dans le port.

Le corps mort est massif,
Mais tout à fait passif :
Il se fait recouvrir,
Sans rien pouvoir y faire,
Il ne veut pas se taire,
Mais a fort peu à dire :

« Je vais donc disparaître
Sous les vies minuscules,
Tout le poids de mon être
Me semble ridicule.
À quoi sert d’être fort,
Quand en si peu de temps
Et sans aucun effort
On m’assigne au néant… »

Mais les grains sont heureux
De cacher des trésors,
Ils consolent le corps mort
Par des mots généreux :

« Recouvert par le sable
Tu n’es pas au néant,
Tu deviens vénérable
Comme sont les géants.
Enseveli,
Disparu dans le lit
Du fleuve,
Aucune preuve :
Tu deviens une histoire
Aimable,
Un morceau de mémoire,
Une fable. »

Le sable et puis la vase
Sont d’immenses musées :
Plutôt que tables rases,
Des archives rusées.
Elles gardent très bien
Depuis le Sumérien,
Les épaves, les vieux murs,
Ou les hydrocarbures.
Plus beau que les corps morts,
On dit que sous les sédiments,
Un dolmen dort encore.
Depuis quatre mille ans.

— Alexis Fichet